KIRA MOURATOVA, LA BEAUTÉ RADICALE DU DÉSESPOIR

Au festival de La Rochelle, une rétrospective de la cinéaste ukrainienne morte il y a un an a révélé un sublime corpus d’œuvres mêlant intime et social. Des films à l’esthétique anticonformiste qui furent longtemps censurés en URSS.

«Parmi les pierres grises» (1988) de Kira Mouratova.

Une fois de plus, le festival de cinéma de La Rochelle, dont la 47e édition s’est achevée dimanche, a fait preuve d’un grand éclectisme à travers des hommages rendus à des personnalités aussi diverses que, entre autres, Charles Boyer et Jim Carrey, Dario Argento et Elia Suleiman, Louis de Funès et Arthur Penn. Une sélection de neuf films du grand Victor Sjöström aura constitué l’un des deux sommets cinéphiliques du festival, l’autre ayant été la rétrospective consacrée à la trop méconnue cinéaste ukrainienne Kira Mouratova, morte l’an passé. Ont été projetés à La Rochelle six films de la première partie de son œuvre, de Brèves Rencontres (1967), son second long métrage qu’elle considérait comme son véritable premier film, au Syndrome asthénique (1989). Six films ne ressemblant à aucun autre, et que cette femme libre et inflexible réalisa malgré les multiples entraves d’une censure et d’une presse officielle soviétiques rebutées par son formalisme et son pessimisme. Appartenant à la même génération que Tarkovski, Konchalovsky et Iosseliani, elle fut en effet l’un des cinéastes les plus censurés d’URSS, et il fallut attendre la fin des années 80 et la pérestroïka pour que son œuvre soit à nouveau visible et découverte en Occident.

Décadrage

A partir de trames simples, Mouratova suit à chaque fois les déambulations ou errances de personnages affectés par une séparation, un deuil, ou mus par la nécessité de larguer les amarres. Si le fond est mélancolique, la noirceur y est toujours contrebalancée par une vitalité, une grâce et un humour uniques. Dans Brèves Rencontres, elle interprète elle-même une responsable municipale de province faisant face à la corruption tout en vivant une tortueuse histoire d’amour avec un jeune homme volage incarné par le mythique chanteur Vladimir Vyssotski. Dans une construction complexe, émaillée de flash-back, l’homme n’apparaît qu’à travers les souvenirs des deux femmes qui l’aiment. Les sauts dans le temps peuvent s’opérer dans un même plan, sans que l’on sache toujours bien démêler le passé du présent. Plongé dans cette composition très élaborée, le spectateur a la liberté de reconstruire un récit qui lui est offert sous une forme subjective et parcellaire, comme une collection de sensations et d’émotions.

Le film suivant prolongera cette forme jusqu’au sublime. Dans les Longs Adieux (1971), on suit pendant une journée une mère possessive et son fils adolescent, qu’elle a élevé seule mais qui souhaite partir vivre avec son père. Là encore, se confrontent la réalité vécue par une femme et l’image idéalisée d’un homme lointain. Dans le temps réduit de l’action, chaque geste, chaque regard, chaque sensation, constitue un événement, magnifié par un extraordinaire art du cadre (ou du décadrage), des plans séquences vertigineux et un montage d’une beauté toute musicale. Ce chef-d’œuvre sera tout bonnement interdit par la censure.

Mais, loin de la mener au conformisme, ses déboires poussent au contraire Mouratova à se radicaliser encore plus. Après des projets inaboutis, elle parvient à réaliser le beau En découvrant le vaste monde (1978) loin des studios d’Odessa. Centrée sur une femme partagée entre deux hommes, l’action de ce triangle amoureux prolétaire et boueux se déroule autour d’un vaste chantier de construction qui fait écho à l’apparent désordre d’une forme très libre et inventive. Dessinant à nouveau un portrait de l’URSS à travers des aventures intimes, Mouratova y déploie plus que jamais son goût des dissonances, des répétitions de plans, des décadrages, des ruptures sonores. A nouveau censurée, cette fois-ci par quelques coupes, la cinéaste doit abandonner plusieurs projets avant de réaliser Parmi les pierres grises, le film pour lequel elle se confrontera le plus avec le studio qui la produit, jusqu’à en être renvoyée. On comprend mal ce qui dérangeait dans ce film situé dans la Pologne du XIXe siècle, où un petit garçon bourgeois, qui vient de perdre sa mère, se lie d’amitié avec un enfant très pauvre, vivant avec sa famille dans les sous-sols d’une église en ruines. Là encore, l’intime et le social s’entrecroisent : à travers deux deuils (sa mère, puis la sœur de son camarade), le garçon tisse un lien entre deux couches de la société totalement éloignées. De ce film plus bancal que les précédents demeurent des images inoubliables, comme celle d’une petite fille s’éteignant à côté d’une poupée plus grande qu’elle – les yeux de l’enfant se ferment lentement tandis que ceux du jouet restent froidement ouverts et impassibles.

Dépressions

A la fin des années 80, après des années de bagarres obstinées, l’horizon de Mouratova s’ouvre en même temps que celui de l’Union soviétique : «La pérestroïka est arrivée. Tout a changé. On a demandé mes films partout, et j’ai pu réaliser Changement de destinée.» Tiré d’une nouvelle de Somerset Maugham, ce film de 1987 évoque un acte criminel commis par une femme dont le mobile incertain révèle un chaos psychologique et social que traduit à nouveau une forme très arythmique et heurtée. Comme son titre l’indique, le Syndrome asthénique ira plus loin encore dans la description d’une société déstructurée de toutes parts. Deux histoires de dépressions s’y juxtaposent : une femme médecin désespérée après la mort de son mari et un professeur qui a perdu le goût de vivre. Soit deux individus représentant des responsabilités sociales qu’ils ne peuvent plus tenir. C’est le film le plus noir de la cinéaste mais, à nouveau, son invention formelle et son humour le sauvent de toute complaisance.

Alors que, vu d’ici, elle semblait avoir disparu au milieu des années 90, Mouratova ne cessa de réaliser des films pratiquement jusqu’à sa mort. Neuf longs métrages ont suivi le Syndrome asthénique, dont aucun – à l’exception du Milicien amoureux (1992) – n’est sorti en France. Les six films qui ont été montrés à La Rochelle donnent furieusement envie de connaître la suite. Bonne nouvelle : ce sera possible très bientôt puisque la Cinémathèque française lui consacrera une rétrospective du 25 septembre au 20 octobre, tandis que cinq de ses films ressortiront en salles à partir du 2 octobre.

Libération Marcos Uzal envoyé spécial à La Rochelle

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