« The Intruder » grand film maudit de Roger Corman

Le long-métrage sur le thème de la ségrégation ressort en salle.

William Shatner est Adam Cramer, l’« intrus » en complet blanc dans « The Intruder », de Roger Corman (1962).

Dans la filmographie de Roger Corman, The Intruder occupe une place à part. Ce que le cinéaste américain a souligné dans ses Mémoires qui viennent d’être traduits en français et publiés par Capricci sous le titre Comment j’ai fait cent films sans jamais perdre un centime. On sait l’importance de la place qu’occupa Corman au cœur même d’une industrie (ou d’un artisanat si l’on considère le type de cinéma qu’il a produit et réalisé) en mutation. La manière dont lui-même y fait justice de l’étiquette de « roi de la série B », qui lui fut longtemps ­collée, n’est pas l’un des moindres mérites d’un livre dont l’auteur se distingue par une précision surhumaine de la mémoire.

Lorsque Corman commence à réaliser, la série B, ces films à petits budgets, avait disparu, liquidée par la crise de la fréquentation des salles et la concurrence de la télévision. Corman réalise et produit des films relevant du « cinéma d’exploitation ». Soit une économie fondée sur la production de films très fauchés, destinés notamment aux drive-in, en pleine expansion dès le milieu des années 1950, et à un public adolescent.

Westerns, mais surtout films de science-fiction ou d’horreur, drames de la délinquance juvénile, épopées historiques s’enchaînent à un rythme infernal sous la direction d’un aventurier de la pellicule qui a trouvé avec les dirigeants d’American International Picture (AIP), James Nicholson et Samuel Arkoff, des alliés pour la production et la distribution.

ROGER CORMAN, CINÉASTE : « “THE INTRUDER” A ÉTÉ LE PREMIER FILM QUE J’AI DIRIGÉ AVEC UNE PROFONDE CONVICTION SOCIALE ET POLITIQUE »

Les films sont tournés en quelques jours, avec une troupe d’acteurs fidèles, pour peu d’argent et rapportent souvent plusieurs millions de dollars. Comme producteur, Corman fera débuter de nombreux jeunes réalisateurs qui formeront, pour certains, la crème du Nouvel Hollywood : Monte Hellman, Francis Coppola, Martin Scorsese, Joe Dante, Peter Bogdanovitch. Au début des années 1960, Corman se lance dans la réalisation d’adaptations de son écrivain favori, Edgar Poe. Le succès des premiers titres (La Chute de la Maison Usher, 1960, La Chambre des tortures, 1961) le convainc de réaliser un projet personnel.

L’opportuniste et roublard réalisateur-producteur a des opinions politiques auxquelles il va donner une forme cinématographique. Ce sera The Intruder, tourné en 1962, dont le personnage principal encourage les habitants d’une petite ville du Sud à s’opposer à l’intégration. « The Intruder a été le premier film que j’ai dirigé avec une profonde conviction sociale et politique. Ça a été de loin le plus grand risque commercial de ma carrière : un film en noir et blanc, à 80 000 dollars, sur la question raciale dans une petite ville. » L’équipe de tournage se rend dans le Missouri et doit faire face à l’hostilité des habitants qui découvrent le véritable sujet d’une œuvre dont Corman ne faisait circuler qu’un scénario tronqué.

La force du film réside d’abord dans son réalisme immédiat. Pas de scènes en studio, mais au cœur d’une petite ville dont certains habitants sont figurants. Les réflexes à l’œuvre dans la mise en scène (l’usage de fréquentes ­contre-plongées), souvent déterminés par la rapidité de tournage et la modestie des moyens, impriment une dynamique particulière au drame qui se joue.

The Intruder vaut par le portrait d’un personnage à la fois luci­férien et pulsionnel, intensément incarné par William Shatner (le futur commandant de L’Enterprise dans la série Star Trek) et par une manière assez subtile de désigner le racisme comme un affect qui n’est pas perçu comme extraordinaire mais dont l’existence même semble absolument naturelle à qui l’éprouve. La plupart des citoyens racistes ne sont pas ici des monstres, mais de très ordinaires individus. La fin du film, par surcroît, bien loin de souligner la permanence funeste du sentiment raciste, imprime le déclin de la forme qu’il aurait connue jusqu’ici. Comme une preuve des vertus lentes de la fin de la ségrégation.

La distribution de The Intruder fut à ce point compliquée par diverses censures et reniements qu’il n’est pas inapproprié de le considérer comme le seul film maudit de son auteur. Son échec commercial dissuada Corman de persévérer dans la voie d’un cinéma plus personnel. On peut le regretter.

Le Monde – Jean-François Rauger

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