« Va, Toto ! » de Pierre Creton : le film à ne pas rater en novembre

 

 

Le récit en toute liberté de l’amitié entre une vieille dame du pays de Caux et un marcassin recueilli dans le creux d’un chemin. A moins qu’il ne s’agisse d’une histoire de singes indiens. Ou des deux. Beau, bizarre, unique.

Bon. C’est super, Va, Toto !, le nouveau film de Pierre Creton, très connu des habitués du FID de Marseille où il a son rond de serviette depuis des années et on s’en réjouit. C’est sans doute son plus beau film à ce jour, le plus rond, le plus galvanisant, le plus joyeux.

 

Pierre Creton a pris la tangente avec le cinéma et l’art il y a plus vingt ans. Il tient une petite exploitation agricole (vaches laitières) dans le pays de Caux, et en même temps, il tourne des films semi-autobiographiques (on ne sait pas trop, en fait) avec ses amis, dont la plus fidèle est sans doute l’actrice Françoise Lebrun. Ariane Doublet, sa voisine documentariste, monte son film. Xavier Beauvois, le voisin de Bénouville, joue un rôle d’élu… Il met en scène des inconnus, les fait doubler par des acteurs de métier (voir générique à la fin de cet article).

 

On ne sait jamais très bien ce qui tient de la fiction ou du documentaire. Mais on est dans la vie de tous les jours, on n’entend pas de la musique à tous les coins de terre. L’image, très cadrée, posée, sent la terre, le lait, la mer aussi qui est à quelques dizaines mètres de là, au bas des falaises d’Etretat.

Il parle aussi de voyages lointains, les filme. Et de ses amours, très pudiques, avec des hommes, notamment son ami-amant Vincent.

 

Va, Toto ! c’est d’abord l’histoire de l’une de ses voisines de Vauttetot-sur-mer (jeu de mot avec le titre), Madeleine (Ghislaine Paul-Cavallier), qui recueille un jour un marcassin sur un sentier où sa mère a été tuée. Elle le prénomme Toto, et il partage sa vie. Cette femme de 77 ans de la bonne bourgeoisie s’est fait un ami : Toto, le marcassin qui aime tous les animaux de la ferme (on le voit souvent dans les pattes du chien de la maison). Ils se promènent dans la campagne, vont voir leur amie Monette. Premier problème : le sanglier est un animal nuisible alors normalement, il faudrait le tuer. Certains font pression.

Mais Creton ne s’en tient pas là, il rend tout romanesque. Vincent l’emmène dans un voyage d’étude en Inde. Creton n’est pas trop content, mais il y a les singes, et les singes vont tenir un grand rôle dans le film, parce qu’eux aussi sont menacés. Creton revient à Vattetot avec joie, parce qu’il préfère la Normandie, quand même.

Il fait alors la connaissance d’un de ses voisins, le bougon Joseph, qui a de gros problèmes de respiration et d’apnée du sommeil. Il doit dormir avec un appareil à compression d’oxygène. Il dort et rêve beaucoup. Tellement que si Pierre ne vient pas le réveiller, il ne se réveille jamais… Il raconte ses rêves à Pierre et on en profite.

Le film est tissé de petites rencontres drolatiques, comme celle de ces deux médecins indiens qui parlent longuement avec Vincent, dont on apprend que son rapport avec les singes remonte à l’enfance et que ces animaux sont liés à la maltraitance que lui infligeait son père… Avec Sabine Haudepin, Madeleine parle d’espèces de roses et c’est passionnant. tout entre dans le film et pourtant il n’est jamais lâche dans sa forme.

Il faut toujours se méfier de l’adjectif « poétique » quand on parle de quoi que ce soit, parce qu’il fait fuir tout le monde, de nos jours. Donc Va, Toto ! n’est  pas un film poétique, mais c’est un film infiniment singulier, une film serein sur les rapports entre le réel et l’imaginaire, et, étrangement, sur les rapports entre les hommes et la nature, même si elle est mise en danger. C’est un film extrêmement tendre sur l’amour, charnel aussi, sur les liens entre tous les êtres vivants. Sans envolées lyriques d’aucune sorte, au ras-du-sol, avec un brin de folie particulièrement réjouissant, une confiance inentamée dans la vie et les êtres. Va, Toto ! avance tranquillement, calme et têtu, écrasant tous les clichés sur son passage.

 

Va, Toto ! de Pierre Creton avec Ghislaine Paul-Cavallier, Vincent Barré, Pierre Lavenu, Catherine Mouchet, Sabine Haudepin, Xavier Beauvois. Avec les voix de Françoise Lebrun, Jean-François Stévenin, Rufus…

A lire également : Va, Toto de Pierre Creton, préface de Mathilde Girard et postface de Cyril Neyrat, collection « faux raccord », chez Post-éditions, 10 euros : le journal de l’écriture, du tournage et de l’après-film du film par son auteur.

Jean-Baptiste Morain

Les Inrockuptibles 4 10 17

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